mardi 29 avril 2014

Tout vient à point à qui sait courir...


Après quoi on court, le premier roman d'un certain Jérémy Sebbane sort d'ici une quinzaine de jours et je vous invite à courir l'acheter, justement.
Auteur talentueux et confirmé il l'est puisqu'il a notamment sorti un essai sur Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient. Jérémy Sebbane a plus d'un tour dans son sac. Il sert également de plume à de grandes personnalités de la scène politique française, dont à Fleur Pellerin lorsqu'elle était ministre déléguée chargée des PME, et auparavant à... Manuel Valls qu'il estime "énergique, déterminé, très concentré et impressionnant". 
Voilà qui dédramatise d'emblée la question politique-people qui fascine les journalistes et me permet d'attaquer sereinement cette interview passionnante et strictement littéraire. 
Je vous propose d'aller prestement à la rencontre de succulents personnages et découvrir un style littéraire audacieux.
C'est l'heure. Vous avez rendez-vous avec les amours et complications de la génération Dorothée : Lisa aime Aaron, qui aime Michaël, qui aime Dana. Jérémy Sebbane, vite, dites-moi tout !

Après quoi on court Jérémy Sebbane

Comment vous est venue l'idée d'une histoire à narrateurs multiples, je croyais être la seule à avoir un cerveau aussi contrarié?

Non, rassurez-vous, vous n'êtes pas seule. C'est vrai, la trame d' « Après quoi on court » est construite sur les prises de parole successives de quatre personnages qui s'adressent au lecteur les uns après les autres. J'avais envie que mon lecteur soit comme le cinquième personnage principal de ce roman, qu'il se sente pleinement investi dans cette histoire. Du coup, cette forme m'est apparue très vite comme une évidence pour lui faire comprendre toutes les nuances de ce que ces quatre personnages ressentent tout au long de ce récit.


Quelle est la difficulté justement lorsque l'on écrit avec deux points (ou davantage) de vue ? et paradoxalement, en quoi ça facilite l'écriture de l'histoire ?

La difficulté c'est de ne pas perdre son lecteur en le désorientant et surtout de ne pas tomber dans le piège de la chronique ou du journal intime. Pour moi, le plus important était que l'histoire avance, que les actions se succèdent. Ce n'est pas un roman naturaliste ou psychologique, il y a un récit, une trame, un enjeu et beaucoup de rebondissements. On avance avec mes personnages, on grandit aussi un peu avec eux j'espère, puisqu'on les suit pendant dix ans tout au long des années 2000. Je ne sais pas si cela a été facile ou difficile, au fond, d'écrire en choisissant cette construction mais je sais que cela a été très agréable de se mettre dans la peau de ces quatre personnages très différents.

C'est marrant des narrateurs qui s'adressent directement au lecteur, c'est un peu gonflé aussi non ?

Merci ! Mais vous savez, j'ai toujours beaucoup aimé les livres dans lesquels l'auteur nous parle. L'un de mes premiers chocs en littérature a été le magnifique livre d'Albert Cohen O vous frères humains dont le message de tolérance et d'amour est universel en grande partie parce qu'il pousse le lecteur à s'identifier à son héros. Toute comparaison mise à part bien sûr, mon souhait était de donner au lecteur l'illusion qu'il fait partie de cette « bande » de jeunes qui se posent et lui posent des questions.  Il est en quelque sorte un confident pour eux, quelqu'un à qui ils peuvent se livrer. J'ai aussi souhaité que les événements qui se déroulent sous les yeux des protagonistes ( 11 septembre 2001, avènement de la télé-réalité, accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, guerre en Irak, manifestations contre le CPE, élection de Nicolas Sarkozy, mort de Michael Jackson...)  puissent être des repères pour lui, qu'il puisse retrouver des émotions ou des sensations connues en les revivant à travers eux.

Ce sont surtout des techniques empruntées au cinéma, vous aimez le cinéma Mr Sebbane ?

Oh oui ! Plus que jamais ! Je suis un passionné de cinéma, un vrai cinéphile et j'espère d'ailleurs que ce roman deviendra très prochainement un joli film. Beaucoup de gens du métier m'ont parlé de l'aspect très visuel et donc cinématographique du texte. Cela m'encourage forcément à transformer l'essai. Mais je vous en reparlerai...
Et puis, je ne sais pas si vous l'avez remarqué dans le livre mais mes personnages vont souvent au cinéma. En étant, certes, pas toujours attentifs au film qu'ils sont sensés regarder mais cela reste un lieu clé pour faire avancer l'action dans mon récit. Comme quoi, il n'y a pas de hasard...


Pourquoi avoir choisi une histoire d'ados, qu'est-ce qui vous fascine dans l'adolescence ?

C'est l'âge des possibles, l'âge des expériences. L'âge où l'on tâtonne aussi. La première phrase du livre est “Il ne savait pas où il allait mais il y allait en courant”. Elle résume bien l'urgence et la fougue qui animent mes personnages qui sont prêts à aimer et à se donner avec passion, sans réserve. Ils sont très déterminés, vont vers leurs risques quitte à s'abîmer. C'est la fameuse tirade de Perdican dans On ne badine pas l'amour  de Musset: “J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois mais j'ai aimé”.Et en même temps, ils n'ont pas tous les repères pour savoir ce qu'ils ont envie d'accomplir dans la vie. Ce sont des personnages en construction qui grandissent au fur et à mesure du récit et voient leurs rêves se heurter aux réalités. Ils s'approchent assez fidèlement, je trouve, de la définition de la jeunesse de Mauriac qui la qualifiait de “dangereux passage”. Et puis, plus prosaïquement, le fait d'avoir l'âge de mes personnages me rend plus légitime, je pense, pour parler, avec davantage de justesse de cette génération des années 2000.

Un roman sur les juifs par les temps qui courent en France c'est pas banal, qu'avez vous voulu exprimer  à travers ce choix ?

Après quoi on court n'est pas un roman « sur les Juifs ». Une partie des personnages le sont car il me semblait important que mes personnages principaux se retrouvent tiraillés entre des identités qu'ils jugent hâtivement contradictoires. C'est un roman qui parle d'héritage, de tradition, de rapport à sa famille, à soi-même. En les plongeant dans un univers relativement clos où l'impératif de transmission est fondamental, j'ai choisi de provoquer chez mes personnages des tiraillements et des contradictions très brutales dont tout l'enjeu sera de savoir de quelle manière ils vont parvenir à s'en sortir. Et surtout, s'ils vont vraiment parvenir à s'en sortir.

Avez-vous pensé au triangle amoureux de Jules et Jim en écrivant?

La référence, bien sûr, me ravit...mais non, jamais, désolé. Davantage par le beau film de Christophe Honoré « Les chansons d'amour » qui a le mérite de parler de confusion des genres et des différentes identités amoureuses et sexuelles sans en faire un thème à part entière de l'histoire, comme si le fait de passer de l'un à l'autre était une évidence. Mais vous avez mal compté, il s'agit ici non pas d'un trio mais d'un carré amoureux...ça change tout:-) !

Pas banal non plus le choix de la génération Dorothée, vous vous êtes hyper identifié ou c'est une question de goût ?

Alors là, c'est la question où je me ruine toute ambition d'avoir un jour un Goncourt...mais oui, vous avez bien remarqué les références à Punky Brewster ou Arnold et Willy dans le livre ! Je les assume totalement. Je fais partie de ceux qui ont été biberonnés par les dessins animés, les séries et les chansons du Club Dorothée. Cela ne m'a pas si mal réussi et j'en parle sans aucune condescendance mais, au contraire, avec beaucoup de nostalgie et d'affection.

Vous décrivez avec beaucoup de finesse en quelques mots et une grande justesse la maladie d'Alzheimer, d'où vous vient cette connaissance, est-ce que ce fut compliqué pour vous à décrire sans sombrer dans le pathos ? Parce que vous le faites avec une certaine légèreté….

Merci beaucoup. Je crois que c'est important de parler des choses sérieuses avec légèreté. Le passage auquel vous faites référence ne représente que quelques pages dans le livre mais j'y suis très attaché et je suis touché que vous l'ayez remarqué. Après quoi on court n'est pas un roman autobiographique mais je me suis évidemment servi, pour nourrir mes personnages, de situations que j'ai pu ou que des proches ont pu, de près ou de loin, connaître et celle-ci en fait partie, en effet.

En amour, faut-il de la stratégie ou de l'authenticité pour que ça marche ?

Sûrement un peu des deux, il faut faire la synthèse entre chacun de mes personnages...même s'ils sont quand même tous très calculateurs...je n'ai pas la recette magique mais si je la trouve, promis, je vous rappelle...cela étant, je n'ai pas envie de faire de la publicité mensongère, ce livre ne va pas forcément vous donner les meilleurs conseils pour faire succomber l'être aimé, mes personnages sont quand même globalement masochistes et peu récompensés de leurs efforts.

Pourquoi est-si compliqué de découvrir et d'assumer que l'on est homosexuel, après tout, ça ne fait de mal à personne de s'aimer ?

Bien sûr. Vous faites référence ici au personnage d'Aaron qui, dans le roman, passe par beaucoup d'angoisses et d'hésitations avant d'accepter d'assumer ses sentiments. C'est le cas de millions d'adolescents qui redoutent d'être rejetés en raison de leur orientation sexuelle. Je forme évidemment l'espoir que notre société soit de plus en plus ouverte avec le temps sur ces questions d'identité mais malheureusement le déluge de violences et d'injures homophobes que l'on a pu entendre ces derniers mois à l'occasion du débat sur le mariage pour tous ne me rend pas très optimiste.

Que dites-vous aux gens qui expliquent que cet amour-là est contre nature alors que justement la nature le produit ?

Après quoi on court est un roman, pas un essai ou une tribune politique. Ce que j'ai souhaité avant tout c'est raconter une histoire. Mais évidemment, bien que je pense que les personnes auxquelles vous faites référence n'auront probablement pas envie de lire mon texte, je serai heureux si, demain, après l'avoir lu, l'une d'entre elles regarde son enfant, son voisin ou son collègue avec respect quelque soit son orientation sexuelle.  

Je vous souhaite beaucoup de succès avec ce roman Mr Sebbane, sachez que j'attends la version cinématographique et le tome 2 (pardon pour la pression) ;)



Après quoi on court
Jérémy Sebbane
MA Editions
224 pages / 14,90€
 

mardi 8 avril 2014

Les recettes du bonheur selon Agnès Michaux et Anton Lenoir

Après Pharell Williams qui chante Happy, c'est au tour d'Agnès Michaux et d'Anton Lenoir de nous livrer leurs propres recettes du bonheur avec leur nouvelle parution qui s'intitule Miscellanées à l’usage des gens heureux (ou désirant le devenir), aux éditions Autrement. Ce printemps laisse place à l'optimisme donc, une bonne nouvelle à partager sans modération !
En 2012, vous avez publié Death Is a StarAlors, comme ça on passe de la Mort au Bonheur… par quelle logique exactement ?

Agnès et Anton : Death Is a Star (Flammarion), c’était la mort joyeuse, nos Miscellanées c’est la vie heureuse. Ça se tient !

Quelle est la recette de miscellanées de printemps à la sauce Anton et Agnès ?
Quels ingrédients verse-t-on dans le shaker ?

Agnès et Anton : Du profond, du léger, du drôle, du bizarre, de l’incroyable, une pointe de rose pour la bonne mine... Bref, de Platon à Beth Ditto, du village le plus heureux du monde au Bonheur National brut, d’Albert Einstein au nain Joyeux, de l’histoire du gaz hilarant à nos Thirty-three shades of pink, rien que les meilleurs ingrédients. Mais si tu veux vraiment une liste, okay ! Alors, en vrac : Plastic Bertrand, Jack Nicholson, Kafka, Prince, Aristote, Gorillaz, Tom Ford, Anita Ekberg, Joy Division, Proust, New Order, Hildegarde de Bingen, Brigitte Bardot, Nietzsche, Nana Mouskouri, Jean-Pierre Marielle, Albert Camus, Block Party, Rimbaud, Marco Ferreri, Daft Punk… Bref, comme dit James Bond : 1 mesure de vodka, 3 de gin, 1⁄2 de Lillet et1 large zeste de citron !

Comment recommandez-vous de lire cette mixture de bonheur ?

Anton : En terrasse, avec un Campari ou dans le métro avec Disco Infiltrator de LCD Soundsystem dans les oreilles. Là, tu ouvres ton sac et tu as le choix entre donner des sous à Candy Crush Saga ou lire un bon mot de Jerry Lewis, une pensée de Don Draper (Mad Men) ou de parfaire ton astronomie avec le « Happy Face Crater » sur Mars ! Perso, je prends l’option 2.

Agnès : Dans l’ordre ou dans le désordre, tout seul ou à plusieurs, ivre ou à jeun, et pourquoi pas en écoutant une chanson triste (parce que les chansons tristes rendent heureux, la preuve page 16 !). Mais si les lecteurs arrivent à le lire en faisant les pieds au mur ou en nageant la brasse coulée, on veut des photos !

Pourquoi conseillez-vous aux gens heureux d’être heureux et non aux autres, ceux qui traînent du pied dans la vie, ceux qui pleurent quand on leur sourit, bref, les déprimés quoi ?

Anton : Ah mais il faut lire le titre en entier : Miscellanées à l’usage des gens heureux (ou désirant le devenir).

Agnès : Et comme il n’est pas question de bonheur nunuche dans ce livre, on n’a pas oublié les grincheux, ceux qui se méfient des sourires béats et qui savent que le blues, c’est bon aussi. Moi, j’ai un petit faible pour Flaubert dont les agacement me font toujours du bien : « Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ».

Pensez-vous que ce bouquin puisse jouer le rôle du placebo sur une ordonnance d’antidépresseurs ?

Anton : Pour lutter contre la « mélancolie », je crois plus à la poudre d’amande, au sucre glace et à la confiture d’abricots qu’à 20 mg de fluoxétine ! (voir la recette de la tarte aux pommes d’Antonin Bonnet, chef étoilé́ du Sergent recruteur, en page 60).

Agnès : Placebo, pas du tout ! C’est au moins aussi efficace que ces saloperies d’antidépresseurs et le seul effet secondaire, c’est la banane !

Dans le livre, on trouve aussi bien des citations, que des films, des bande-son, ou des recettes. Où avez-vous puisé votre inspiration pour garnir ce livre ?

Agnès et Anton : Dans la cuisine et dans le salon, dans nos souvenirs, nos livres préférés, nos films-cultes et nos playlists qui tuent. Une sorte de travail obsessionnel, quoi !

La mise en page est très soignée, comment s’est-elle organisée ?

Agnès et Anton : L’idée, c’était de faire un petit livre aussi précieux que le bonheur, un livre que l’on a du plaisir à s’offrir ou à offrir, dans un format transportable parce que c’est toujours bien d’avoir un peu de bonheur sur soi ! Des couleurs qui claquent, du rythme et un beau papier qui sent bon. Et tout ça Made in France ! Alors Big up à l’imprimeur Pollina qui a fait un super boulot.

Voulez-vous bien offrir chacun votre sélection du jour aux lecteurs de ce blog ? (un passage du livre chacun)

Agnès : Parce que c’est malheureusement toujours d’actualité et qu’on préférerait pouvoir en rire, une petite pastille « étymologique » intitulée Atom Town (hommage à un groupe qui me donne toujours la pêche, The Clash !) :  En japonais, Fukushima signifie fuku, « bonheur » et shima « île », soit « l’île du bonheur » (sic)...

Anton : Une découverte très récente sur l’origine du mot « Kangourou » : Selon une étymologie aborigène encore discutée, « kangourou » signifierait : « Quand gros lapin content, gros lapin sauter. »