mercredi 4 avril 2012

Etienne de Crécy : My Contribution To The Global Warming


Déjà 20 ans qu’ Etienne de Crécy nous fait vibrer, jumper et divaguer aux rythmes de ses productions… La preuve ? My Contribution To The Global Warming, une anthologie dantesque et gargantuesque à base de 5 cds, 6 vinyles ( au choix), à sortir ce mois-ci. Au menu, les hits du Dj, de Super Discount 1 et 2, à All Right Now en passant par Tempovision… ses remixes (Air, Alex Gopher, Kraftwerk, Dj Mehdi, Moby, Zombie Nation) et des inédits en quantité et qualité non négligeables. Parce qu’il n’y a aucune raison de ne pas (s’)offrir et aimer la très belle anthologie d’Etienne de Crécy, qui plus est superbement designée -dans un coffret surprise-, j’ai rencontré avec un certain plaisir l’un des piliers de la French Touch, histoire de dresser son bilan de 20 ans de techno et d’imaginer avec lui le futur de celle-ci. Madeleine de Proust pour les uns, découverte pour la nouvelle génération… en attendant la tournée de lives, voici « my contribution to the global listening of » Etienne de Crécy!
  
Pour ceux qui n’étaient pas encore là en 1992, c’était comment la naissance de la techno ?
Comment c’était ? C’était marrant. Tu y étais ou pas ?
Oui j’y étais, c’était les débuts de la techno et… mais attends, j’ai l’impression que les rôles s’inversent là, c’est moi qui pose la question.
(Rires). Tu allais à Mozinor (spot de raves parisiennes des années 90, ndr) ?
Non, j’allais écouter les premiers sets de Laurent Garnier au Boy.
Tu allais plutôt dans les clubs alors. Je n’ai pas du tout découvert la techno comme ça. C’était en 1992 et exclusivement dans les raves : Mozinor, Space Invader, Transbody Express… C’était marrant de découvrir une musique vraiment révolutionnaire, de revoir les mêmes groupes de personnes d’une rave à l’autre, sachant qu’il n’y avait pas internet et que pour se rendre à ces fêtes, il fallait réussir à avoir un flyer. Généralement, tu ne savais pas où la fête se passait avant la soirée de la veille où les flyers étaient distribués aux gens qui avaient l’air cool, certains flyers étaient d’ailleurs plus difficiles à obtenir que d’autres… C’était quand même incroyable parce que 2 à 3000 personnes se réunissaient régulièrement dans ces soirées et personne n’en parlait, c’est arrivé relativement tard dans les médias. Je trouvais cela fou ! Après la soirée, on se rendait sur une péniche face à la maison de la radio. Le dimanche à 9h du matin, 600 personnes venaient écouter une musique de fous. A part ceux qui étaient présents, personne n’en parlait. J’avais l’impression de faire partie d’une élite de gens conscients qu’ils vivaient une révolution.
Vous avez pris une claque à ce moment-là ?
Oui. Mais surtout à cause de la drogue. La vraie claque a été chimique (rires). Ca m’a aussi fait comprendre la musique beaucoup plus rapidement. La claque a aussi été musicale. Après, j’ai arrêté de me droguer mais j’ai continué à écouter de la musique. Effectivement, le déclic musical ne m’a pas lâché et que je le recherche toujours quand je fais de la musique et lorsque j’en écoute également. C’est ma perception de la musique.
Et pourquoi la techno plutôt que le hip hop qui était aussi en effervescence à la même période ?
(Il réfléchit). La techno a réuni deux influences majeures de ma culture musicale à savoir la new wave et le punk. J’avais aussi une culture hip hop assez forte à travers laquelle j’ai découvert des samples de funk, de jazz, de soul… toute cette culture noire. Bref, des influences totalement incompatibles avant la techno.  Ces mondes ne communiquaient pas et se détestaient cordialement.

"LA TECHNO EST UNE MUSIQUE DE NERDS"

Qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?
L’avènement d’internet a offert la possibilité aux gens d’avoir une culture musicale beaucoup plus forte qu’auparavant. En 1992 et avant, la musique constituait un engagement entier. Quand tu aimais un style tu étais très exclusif.  La musique définissait les gens qui se définissaient eux-mêmes par rapport à la musique qu’ils écoutaient. Il me semble que c’est beaucoup moins le cas aujourd’hui, grâce à cet accès  à la culture de manière plus universelle. Les esprits se sont ouverts et il n’y a plus vraiment de clan. Les jeunes d’aujourd’hui ont une culture musicale incroyablement ouverte et profonde. A seize ans, certains sont vraiment très érudits. Selon moi, c’est là le vrai changement. Les jeunes peuvent aller en boîte écouter de la techno, du rock en concert et de la folk à la maison. Tous les styles de musiques sont acceptables.
Oui, internet a révolutionné les choses ne serait-ce que grâce à des outils comme Shazam permettant de savoir immédiatement ce que l’on écoute alors que dans les années 90, il fallait forcément se rendre chez l’un des rares disquaires fredonner ce qu’on avait entendu la veille… donc une vraie « volonté culturelle ».
Oui totalement. Aujourd’hui aussi, la techno reste une musique de passionnés et d’amateurs. Il y a tellement de productions, qu’il faut s’y intéresser. C’est une musique de nerds, de gens qui vont fouiller pour dénicher des nouveautés. Et d’ailleurs, c’est jouissif lorsque tu as le morceau qui n’est pas grillé, celui que les autres n’ont pas. Ce truc reste intrinsèque à la techno. 
Parmi les changements majeurs, il y a aussi le fait qu’avant, pour sortir un disque, il fallait tout un arsenal. Maintenant, c’est très facile, non ?
La techno a été précurseur de l’industrie du disque moderne. Avec Philippe Zdar (la moitié de Cassius et de Motorbass dans les années 90, ndr) quand on a fait les premiers maxi de Motorbass en 93, on a créé les morceaux chez nous. Le home studio est né dans les années 90. Ca demandait déjà un peu de moyens par rapport à ce que tu peux produire avec un laptop aujourd’hui, mais c’était à la portée de certains. Et c’était totalement révolutionnaire ! Avant cela, il fallait aller en studio. Dans les années 90, il fallait encore  fabriquer le disque, ce qui nécessitait un minimum de moyens mais cela restait abordable. Aujourd’hui faire de la musique ne demande plus aucun investissement. Tu crées un morceau, tu l’envoies sur internet et si le morceau est bien, tu peux toujours rencontrer le succès. C’est assez magique !
Pour en revenir à vos propres productions, de Super Dicount à All Right Now, de quoi êtes-vous le plus fier ?
Justement, en réalisant l’anthologie, je me disais que j’aimais vraiment l’ensemble, j’étais content. (Il réfléchit) En vrai, si je continue à faire de la musique, c’est parce que je n’ai pas encore conçu ma « masterpiece ». J’ai le sentiment de ne pas avoir encore produit LE morceau. Je cherche toujours…
Vous êtes l’un des fondateurs de la French Touch, comment la définissez-vous ?
Pour moi Fench Touch est un concept historique et géographique. Il désigne des musiciens français qui ont produit de la musique dans les années 90. En termes de sons, les gens mettent Air, Daft Punk et ma musique dans la même appellation mais si tu écoutes les disques, ils n’ont pas grand chose à voir.  French Touch, c’est de l’hitsoire-géo. A l’origine, à part Air qui est plus pop, tous les producteurs avaient en commun l’influence hip hop, mouvement très fort en France dans les années 90. On écoutait tous du hip hop. Il y a cette volonté dans la musique électronique française de vouloir créer une musique avec attitude. C’est pas juste « fun » comme ça l’est devenu après. On voulait sans doute faire quelque chose de plus costaud que la musique rave des anglais qui étaient juste de la déconne, en France, on était peut-être plus influencés par les Etats-Unis.
D’ailleurs vous avez rencontré Philippe Zdar en travaillant sur un album de Mc Solaar, non ?
Je l’ai connu avant mais on a travaillé ensemble sur cet album en effet.
Nicolas, votre frère aîné est un excellent dessinateur de bédé, Hervé est réalisateur (H5 avec qui il travaille a obtenu un Oscar pour Logorama en 2009), Geoffroy, fondateur de Dummy est graphiste et réalisateur (avec une victoire de la musique pour le meilleur clip en 2001)… Tous vos frères sont artistes (graphistes, dessinateur, réalisateur), bref. Vous êtes issu d’une famille artistique impressionnante, comment vous influencez-vous les uns les autres ?
Je ne sais pas. J’ai fait de vraies collaborations avec mon frère Geoffroy qui a réalisé les clips d’animation 3D de l’album Tempovision en 2000. J’ai fait entrer Hervé chez H5(qui a notamment crée l’affiche de Game Story, ndr) qui s’est associé depuis. Antoine Bardou-Jacquet et Ludovic Houplain, les fondateurs de H5, sont les créateurs de mes pochettes dont Super Discount. Je ne collabore pas avec mes frères, on se voit, on rit ensemble mais on n’a pas vraiment de ponts esthétiques.

« REGARDEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES »

Vous touchez deux générations. Quelle différence voyez-vous entre les deux ?
L’âge (rires). Je suis toujours DJ et je joue dans les clubs donc je reste connecté aux gens qui sortent et ce sont surtout les jeunes que je rencontre. Aujourd’hui, j’ai un public jeune. Souvent, la génération des années 90 ne sait même pas que je fais encore des disques, les gens de 40 ans ne sortent plus tellement ni en clubs ni en festivals. Et moi, j’existe dans ces lieux. Je n’existe plus médiatiquement. Les gens de mon âge ne regardent pas les clips la nuit. Pour voir mon travail, il faut venir me voir jouer car il n’est plus vraiment présenté médiatiquement.
Vous évoquez la scène, justement, les prestations scéniques de la musique electro ont vécu une révolution ces dernières années… Les lives ne sont plus du tout pareil.
Oui, on a fait des progrès ! Ca a été longtemps chiant.
Je ne sais pas mais une chose est sûre c’est que les sets de Djs ont été longtemps « pas visuels ».
Oui c’était peu visuel. Pendant longtemps, je ne voulais pas faire de live. A l’époque des raves, j’avais été voir des lives qui ne m’avaient pas convaincu. Pendant longtemps, j’ai fait une croix dessus. Le live en electro me semblait nul. A la base, je ne suis pas un grand fan de concerts, où tu te rends plus pour voir quelque chose que pour entendre.
Pour sentir une énergie aussi…
Effectivement, pour sentir l’aura de quelqu’un.
Pour communier aussi…
Voilà. Mais ça m’emmerde de communier (rires). Je trouve rarement un concert bien. Certaines prestations sont en effet impressionnantes mais souvent les lumières sont horribles. J’aime les concerts efficaces, où les morceaux ne sont pas interminables, l’impro m’ennuie… La techno a éliminé le musicien de la musique ce qui n’est pas négligeable.
Pourtant, il me semble que les Djs sont starifiés contrairement aux années 90. Ce sont un peu les rockeurs d’aujourd’hui non ?
Oui dans les années 90, le Dj était dans un coin et tout le monde dansait. Maintenant, quand je joue, tout le monde regarde dans ma direction. Je me dis « bon si vous voulez mais c’est dommage ». Le vrai truc serait « regardez-vous les uns les autres », ce sera plus rigolo. J’aime bien faire le Dj dans un club, comme ça je joue dans mon coin et les gens ne sont pas obligés de regarder vers moi. Je me sens plus près des gens. Et sur scène, j’aime le cube dans lequel je joue, comme ça le public regarde autre chose que moi.

Dans le studio d'Etienne de Crécy à Paris



"JE LEUR AI DIT : PIXEL"

Alors justement qu’est-ce que le Beats’n’Cubes ?
Comment ça qu’est-ce que c’est ?
Oui, comment le décrivez-vous pour les gens qui ne l’ont pas encore vu ?
C’est dur à expliquer…
C’est une sorte de Sudoku en 3D ou de Rubik’ s Cube géant ?
(rires) Oui c’est un gros cube qui bouge. C’est très visuel. Au moment de la promo de Super Discount 2 en 2003, je partais en tournée de Dj. Je voulais que ce soit différent. On m’a suggéré un live, j’en ai parlé à Alex gopher et Julien Delfaud. On a fait des morceaux ensemble, on a commencé à jouer en live et c’était super. On a commencé à jouer en clubs et avec le bouche à oreille, on a fini sur des grosses scènes surtout à l’étranger, en Belgique, en Allemagne et dans les payas scandinaves. Avec un public de 10 000 personnes. Ca marchait super bien sauf que lorsque je voyais une captation, je trouvais le spectacle nul. On donnait de la bonne musique à écouter mais visuellement, c’était inintéressant et j’avais honte. Après cette tournée, j’ai eu très envie de continuer à faire du live parce que cette expérience m’avait plu. Comme j’ai commencé un live en solo, je me disais qu’il fallait un « stage design », je voulais que quelque chose se passe sur scène. Moi tout seul, ça me semblait pauvre. J’ai rencontré les fondateurs de 1024 architecture, Pierre Schneider et François Wunschel et je leur ai demandé de concevoir quelque chose pour moi. En 2007, j’étais booké au hall 9 des Transmusicales de Rennes, une scène immense et il me fallait un concept pour habiter la scène.  Ils ont créé ce cube.
Avec un petit cahier des charges sollicitant une forme géométrique…
Oui, mon idée c’était le carré. Je leur ai dit « pixel ». L’idée c’était 8 beats/pixel plus que rond et goutte et fractal. J’aime la simplicité. Ils avaient déjà développé une maquette pour un autre projet qui n’avait pas vu le jour et me l’ont montrée. On a beaucoup travaillé ensemble pour synchroniser les images à la musique et que le tout garde une rigueur esthétique implacable.
 
Vous avez remixé Kraftwerk, Zombie Nation, Air, et beaucoup d’autres. Qui vous a semblé le plus compliqué et qui a été le plus jouissif à remixer ?
Le principe du remixe est très particulier. Les super morceaux sont très difficiles à remixer, surtout dans l’electro. Si le morceau est parfait, comment l’améliorer. Moi en général, je jette tout je garde un petit élément et je compose un morceau.
Kraftwerk c’est plus minimaliste, on imagine que c’est plus facile non ?
Sur le morceau, il y avait la voix donc dès qu’il y a un gimmick comme ça c’est plus simple. J’a travaillé sur le morceau avec Alex Gopher et c’était sympa parce que Ralf Hütter ( le leader du groupe, ndr) était venu nous rendre visite à Paris au studio écouter la musique qu’on faisait donc c’était très enthousiasmant. Chaque remixe est unique. Parfois, certains morceaux sont nuls mais vraiment faciles et agréables à remixer.
Vous pensez à quels morceaux ?
Je ne peux pas le dire (rires). Mais pour certains morceaux, tu sens qu’il y a quelque chose de bien et que c’est très facile d’en sortir un vrai remixe agréable. Tu sens qu’il y a une idée de départ que le gars n’a pas réussi à exploiter ou qu’il n’avait pas envie d’exploiter qui est très inspirante. Et parfois, certains morceaux sont super et tu ne peux pas faire mieux que l’original. Il m’est arrivé de refuser de remixer des morceaux parce qu’ils étaient trop bien ! C’est le cas d’Aurora d’Alex Gopher.

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