jeudi 3 janvier 2013

L'échelle des sens vue par Franck Ruzé

Franck Ruzé est un peu le boulanger de la littérature car il a débuté sa carrière en vendant comme des petits pains son premier roman 0%, où Priscille, l'héroïne, était en proie à l'un des maux contemporain des jeunes filles : l'obsession de la minceur.
Depuis, deux romans se sont écoulés et voici notre romancier de retour avec L'échelle des sens. Alors comment le pitcher ? Vous avez lu et aimez 50 nuances de Grey ? Tentez l’expérience avec ce livre qui en est exactement aux antipodes !
Et avant cela, lisez l'entretien avec son auteur, Franck Ruzé !

 
Comment est venue l'idée de te glisser dans la peau d'une jeune prostituée ?
En fait, c'est le personnage principal, Tennessee, qui a pris le livre que j'étais en train d'écrire en otage.

Il s'agissait de l'histoire d'un vieux banquier très riche et très puissant, membre du groupe Bilderberg, et que tout ennuie ou presque. Je me suis demandé à un moment ce qu'il pourrait bien désirer, vu qu'il avait déjà tout.

J'avais lu quelque part qu’une jeune roumaine de 18 ans avait vendu sa virginité sur un site de petites annonces allemand, et qu’elle avait des problèmes avec le fisc qui lui réclamait la moitié des 50.000 euros qu'elle avait touché, vu qu'en Allemagne ce n'est pas illégal, et puis il y avait l’histoire de Raffaela Fico, une actrice qui avait fait un peu de télé réalité en Italie, et qui avait essayé de vendre sa virginité pour un million d'Euros avant de sortir avec un footballeur, et donc je me suis dit: ça existe, il ne l'a pas encore acheté, donc il va vouloir acheter une virginité. Puisqu'il peut. Peut-être pas aussi cher, parce qu'il fallait que ça reste crédible, mais il y a deux mois à peine, je lis sur le site du Huffington Post qu'une brésilienne l'a vendue pour 600.000 euros pour payer ses études de médecine, et qu'elle doit se faire déflorer dans un avion au dessus des eaux non-territoriales pour contourner les lois sur la prostitution. Et donc, j'ai commencé à écrire cette scène, avec ce vieux banquier et cette fille.

Et j'avais déjà quelques éléments, j'avais connu une fille en fac de médecine qui faisait de l'escorting. Au début, elle me racontait juste les diners qu'elle faisait avec des PDG, elle avait toujours plein de petites anecdotes sur le milieu de la musique, et je me disais: « mais comment elle connait tous ces gens ? » Et finalement, un jour elle a commencé à me raconter que c’était un travail, et qu'il ne s'agissait pas seulement de parler avec les types, et malgré tout ce qu'elle avait de volontaire en elle, toute l'énergie qu'elle déployait pour maintenir l'impression qu'elle voulait donner que tout allait bien, j'ai commencé a ressentir une espèce de fêlure en elle, qui la fragilisait énormément, j'avais l'impression qu'un rendez-vous un peu plus traumatisant que les autres pourrait la casser complètement, et, évidemment, je voulais la protéger de ça, de tout ça et d'elle-même, d'une certaine tendance à l'autodestruction qu'elle portait en elle et que le fait de se prostituer nourrissait.

C'était compliqué, et j'ai essayé de faire un personnage aussi compliqué que l'original, une fille qui pourrait faire autrement, mais pas vraiment. Une fille qui a la liberté de choisir, parmi des choix restreints, parmi lesquels, si on considère le corps comme une machine, si on désacralise le corps, travailler au Mc Do pour peu d'argent et n'avoir plus l'énergie de continuer à étudier en parallèle n'est pas l'option qui lui apparaît comme la plus logique, et elle valorise la logique par dessus tout. Donc je me suis inspiré de cette fille, je n'avais jamais parlé d'elle dans mes autres livres, elle était là au fond de moi, et là voilà, je l'ai hissée jusqu'à ce chapitre la mettant en scène, et après elle n'a plus voulu partir. Je n'avais plus aucune envie d'écrire sur le banquier.

C'était sur elle, que je voulais écrire.

Tu avances le nombre de 40 000 étudiants qui s'adonnent à la prostitution en France, c'est fake ?

Non, j'aimerais bien que ça le soit, et il faut dire que le chiffre n'a pas vraiment été étayé par une étude, mais il a été avancé par le syndicat SUD Etudiant en 2006. A l'époque tout le monde pensait que c'était grandement surévalué, que c'était pour attirer l'attention des médias, mais quand on le compare avec une étude sérieuse de l'université de Kingston en 2010, qui dit en substance que 25% des étudiants connaissent au moins un étudiant ou une étudiante qui travaille dans « l'industrie du sexe » pour financer ses études, et que 10% ont pensé à un moment travailler comme escort... une étudiante sur 10 !

On est loin du 1 sur 50 des chiffres soi-disant surévalués en France, et c'est vrai que les droits d'entrée dans les universités anglaises et françaises ne sont pas comparables, mais voilà, vivre a un coût, et si on veut se construire un avenir alors que les revenus des parents ne permettent pas de financer 5 ans d'études après le bac, par exemple, ou si, pour réussir des concours assez durs comme celui de la première année de médecine, il n'est pas possible de travailler à côté des cours, et si papa et maman ne sont pas une corne d'abondance, on peut être amené à se poser les mêmes questions que 10% des étudiants en Angleterre, et un étudiant sur 50 en France.

Les relations que l'héroïne entretient avec ses clients ressemblent à celle qu'elle a avec son psy. Cela est accentué par un procédé littéraire qui veut que chaque chapitre commence par un dialogue où le lecteur est amené à se demander pendant quelques secondes avec qui elle discute. Pourquoi ce choix ?

Pour faire travailler un peu le lecteur ! Je suis d'avis que plus il essaye de comprendre, plus il s'investit, et donc, plus il peut faire corps avec Tennessee, ce qu'elle dit, et ce qui lui arrive. C'est aussi pour ça que je suis à priori contre les descriptions: je n'aime pas le tout-cuit, je veux que le lecteur surimpose son imaginaire au mien, et s'approprie le livre, avec ses images mentales, ses sensations, et son jugement.

Dans le livre la sexualité n'est pas du tout décrite de manière sensuelle mais plutôt piteuse, voire même dégueu avec des histoires de fluides corporels. Ce serait presque un anti 50 nuances de Grey (ouf !), non ?

Pour moi, l'échelle des sens n'est pas un livre qui parle, entre autres choses, de sexe, mais de sexe en creux: sur ce qui reste du sexe quand le désir, le plaisir et l'amour sont absents. Donc, oui, c'est peut-être un anti-50 nuances de Grey, dans la mesure où dans ce dernier, le désir, le plaisir et l'amour sont assez représentés, alors que leur absence, dans l'échelle des sens, fait s'effondrer la beauté de l'acte sexuel, sous le poids de ce qui reste, et qui est écrasant pour Tennessee, même si elle essaye de considérer tout ça de manière détachée.

L'homme n'est pas hyper sympa... qu'il soit homme ou femme du reste. Si peu d'espoir est-elle liée à cette ambiance de fin du monde ?

Les bons sentiments ont toujours été un pêché en littérature. Et ce n'est pas la fin du monde, malgré tout le respect que j'ai pour elle, qui va changer ça, non ?

Pourquoi as-tu écrit ce livre, ou pour qui ?

D'abord, pour toutes les filles dans les facs qui ne veulent qu'une chose: un avenir. Et qui consentent, ou sont au bord de consentir à faire des sacrifices un peu trop grands pour elles.

Puis, pour tous ceux et celles qui pensent qu'il est temps de créer un revenu étudiant, de façon à pouvoir suivre des études quelque soit la classe sociale à laquelle on appartient, et surtout si on fait partie de la classe moyenne, avec des parents qui ne peuvent pas aider financièrement, sans pour autant pouvoir prétendre à une bourse, et je ne parle pas de généraliser le Revenu Minimum Etudiant que quelques communes ont mis en place, il ne s'agit que d'une centaine d'euros par mois, ce qui est tout à fait insuffisant: pourquoi les hommes et les femmes qui souhaitent obtenir un niveau plus élevé de compétences, pour pouvoir entrer dans de bonnes conditions dans le milieu du travail, seraient-ils défavorisés par rapport aux demandeurs d'emplois ?

Et puis, j'ai écrit ce livre pour tous ceux que ce sujet mal connu intéresse, non pas parce que c'est un sujet tabou, mais parce qu'il est encore mal documenté. Et pour emprunter une phrase d'une interview de Barbet Schroeder, que j'ai lue récemment: "On est coupable de ne pas donner à voir ce qui existe".

Et, enfin, j'ai écrit ce livre, et j'écris, plus généralement, pour ceux qui aiment ce type de littérature qui, à l'image des films répondant aux règles du mouvement Dogme 95 au cinéma, vise avant tout l'authenticité, la transmission d'une réalité brute et sans fard, et comme un peu électrisée par un traitement direct, rapide et sans artifice, pour donner ce goût, ou cet arrière goût indéfinissable de la vie, ou en tous cas, tente de le donner, tente de s'approcher un peu de ce type de sensation.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire